Ces sonorités passées que le français a gommé

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Ces sonorités passées que le français a gommé

Message  Admin le Ven 19 Jan - 5:36




Si autrefois les «r» étaient roulés et les mots articulés, aujourd'hui nos phrases sont avalées et elliptiques. Le journaliste Claude Duneton (1935-2012) faisait ce triste constat dans l'une de ses chroniques. La voici.

L'homme à la «voix claire et précise» dont il est question dans les lignes qui suivent est Georges Clemenceau ; il est vu et entendu par un très jeune journaliste danois, Ole Vinding, qui lui rendit visite au printemps de 1927 dans sa retraite solitaire, à Saint-Vincent-sur-Jard, en Vendée.

«Je reste suspendu à sa voix claire et précise. Je suis frappé par le fait que le choix et la sonorité de ses mots sont d'un autre temps, d'un temps lointain. Peut-être a-t-on parlé ainsi à la cour de Blois? C'est un français caractéristique, plein de simplicité, noble de ton, tel qu'on le trouve chez Charles d'Orléans ou chez Joinville. Et il n'était pas seul à parler ainsi. Je sais que Renoir faisait ressortir les vieilles sonorités de la langue. Monet aussi. Ce n'est pas un jargon spécial, c'est une vieille langue ravissante, vivante.»

Clemenceau, aux moustaches de phoque et à «l'éloquence passionnée», avait vu le jour en 1841 et apprit le langage entre cette date et les alentours de 1850. À cette époque tout le monde roulait les «r» comme père et mère, surtout aux rives de l'Océan, où le Tigre passa son enfance. Ce «r» ancien donnait au français parlé une charpente sonore incomparablement plus puissante, telle qu'on peut encore l'entendre en Acadie, province du Canada.

Des transformations à l'oral irréversibles?
Or, en 1927, le «r» gras
seyé - le nôtre - avait conquis la jeune population urbaine ; le «r» de Clemenceau ravissait le jeune Danois, comme aussi l'articulation impeccable qui distinguait les générations qui eurent vingt ans au début de l'Empire. Ces gens étaient formés à la déclamation, aux prises de parole en plein air, à voix nue devant deux mille personnes sur les places publiques éventées. L'exercice exigeait, en plus d'un souffle étonnant, que chaque syllabe fût articulée fortement, chaque mot distinct et clair. Du même âge exactement que Clemenceau, Auguste Renoir avait d'abord étudié le chant sous la houlette de Charles Gounod ; il faisait lui aussi«ressurgir les vieilles sonorités» de la manière la plus naturelle.

Ole Vinding n'avait pas tort d'évoquer dans ses souvenirs la cour de Blois - il doit y avoir moins de différence entre le parler de François Ier et celui de Louis-Philippe qu'entre Napoléon III et nous. Aucune autre langue moderne proche n'a, que je sache, subi autant de transformations orales depuis un siècle et demi. La «vieille langue ravissante» était parlée autrefois comme on l'écrivait (et vice versa), en longues phrases construites, logiquement articulées, enrichies d'incidentes, qui roulaient des mots choisis, liés par une syntaxe sans faille et «pleine de simplicité» à la fois. Quel français noble de ton!.. L'auditeur avait le temps d'écouter sa lenteur s'étaler.

Une prononciation floue et elliptique
Nos médias endiablés, aux animateurs trépidants, épouvantés par trois secondes de silence, ne supporteraient plus la flânerie bien tempérée des élocutions à l'ancienne. Ils couperaient la parole au Tigre bien avant la fin de ses phrases ; ils interrompraient Renoir au premier soupir pour glisser leur grain de sel dynamique - on imagine! - de sorte à donner du rythme à l'entretien!.. Et puis, de nos jours, le monde parlant est habitué aux prothèses: la moindre salle de cinquante personnes se trouve fièrement équipée d'une sono - même les prêtres, dans les églises, ne savent plus prier sans micro.

Du coup, notre prononciation devient de plus en plus floue, elliptique ; les syllabes sont avalées à peine formées, et les finales jouent aux devinettes. Les acteurs de cinéma moderne susurrent leurs dialogues devant des micros ultrasensibles qui vont chercher les mots dans leur gorge - ils ne savent plus, en conséquence, parler juste en parlant fort. Si Clemenceau et sa bande - son «cercle» - écoutaient une conversation entre adolescents de maintenant, voire une émission de télévision, ils n'y comprendraient que pouic! Renoir non plus. Ni Monet... Ils seraient mis à la torture, affreusement malheureux. Au fond, il vaut mieux qu'ils soient morts.

http://www.lefigaro.fr/langue-francaise/expressions-francaises/2018/01/19/37003-20180119ARTFIG00006-ces-sonorites-passees-que-le-francais-a-gommees.php

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