Des gens très bien par Alexandre Jardin (Extrait 2)

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Des gens très bien par Alexandre Jardin (Extrait 2)

Message  Admin le Ven 14 Jan - 0:33

Cette scène irréfutable, la voilà.
Le matin de la rafle du Vél d'Hiv, le 16 juillet 1942, la chasse à l'homme juif est lancée depuis cinq heures du matin. Par ses fonctions, celui qu'on appellera plus tard le Nain Jaune connaît les grandes lignes de cette battue ; même si les détails lui demeurent sans doute opaques. Jardin n'est pas Bousquet, bien entendu, mais rien de ce qui se décide au plus haut niveau n'échappe à ses arbitrages, aux conseils aiguisés qu'il distille jour après jour à Laval. Il est son directeur de cabinet en titre, et sans doute l'un des décideurs les mieux informés de France. Les cris des mamans affolées retentissent dans les cages d'escalier des arrondissements parisiens. Les Juifs - déjà marqués d'une étoile jaune par le régime qu'il sert - sont arrachés, ahuris, de leur domicile par la police française, regroupés sous bonne garde dans des camps dits primaires ; avant d'être concentrés sans eau ni hygiène minimale à Drancy ou sous la grande verrière du Vélodrome d'Hiver de Paris. Un mètre carré par âme. Dans cette marmite de l'horreur, assoiffés et condamnés à des sanitaires bouchés, les captifs font déjà leurs déjections contre les murs. Des femmes à bout tentent de se jeter du haut des gradins. Des opérés de la veille, tirés de leur lit d'hôpital, subissent des hémorragies, des éventrements. On pourrit à l'étuvée. Et en silence ; car le régime piloté par le Nain Jaune garrotte la presse.
Tous ont cru que la France, c'était la protection.
Que l'impensable ne pouvait être pensé dans un cerveau français.
Que les Gaulois ne les livreraient jamais aux Germains.
Qu'un régime obsédé par la famille ne les séparerait pas de leurs enfants.
Au même instant, à Vichy, le Nain Jaune veut croire que ces gens-là sont voués à être déportés "vers l'Est". Je l'imagine allumant sa première cigarette, une Balto, se noyant dans la fumée qui lui cache le réel. Au deuxième étage de l'hôtel du Parc, siège du gouvernement, son secrétariat s'active déjà. Ses dactylos sentimentales remarquent- elles son profil d'épure ? Et son charme irrésistible qui, au dire du Zubial, ressemble à la beauté ? Sans doute commande-t-il autant à l'administration centrale qu'à leurs coeurs. Au loin, l'Allier étire ses eaux claires et lentes. Aucun hurlement des enfants du Vél d'Hiv ne parvient à ses oreilles qui, pourtant, sont réputées entendre tout ce qui bruit, complote ou grogne sur le territoire.
Il est huit heures et, comme chaque matin depuis sa prise de fonction, Jean rejoint - dans un bureau restreint jouxtant celui de Laval - deux personnalités éminentes : Jacques Guérard, secrétaire général du gouvernement, et le falot directeur des services administratifs. Leur trio forme l'épicentre du pouvoir exécutif français ; comme il est d'usage dans notre France colbertiste où les cabinets sont l'âme et le muscle cardiaque de l'action publique...

La suite demain...
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